Sommes-nous si dociles ?

hebus_1440x900_1398353628_1433Commentaire Facebook : « Encore une connerie de plus pour faire vendre! » à propos d’une tasse anti-fuite pour enfant. Bon… j’avoue c’est un commentaire qu’on lit souvent, partout, à propos de tout. Je passe pas mal de temps à lire les commentaires sur les scandales alimentaires, sanitaires etc… et il est toujours aussi effarant de constater qu’il n’y a pas beaucoup de remise en question personnelle dans les propos tenus par le tout à chacun.

Il peut sembler un peu facile de se tenir à distance. Il m’arrive parfois de ne pouvoir me retenir et de lâcher également un « com' », tendant le plus souvent à ridiculiser le commentaire qui m’a fait imploser. J’irais à confesse ! Si j’en trouve le chemin. Parce que, parfois, j’ai simplement envie de lâcher du lest. Après tout, je ne suis pas moins enclin que quiconque à lâcher des commentaires stupides sous l’effet d’un petit coup de sang.

Mais de là à dire : « encore une connerie de plus pour faire vendre ! »… ? Je plaide coupable. Cette remarque me hérisse le poil. Après tout, on nous a toujours tanné avec la question du libre arbitre. On nous rappelle en permanence que nous avons le choix. On nous l’oppose même souvent pour simplement nous maintenir la tête dans le plan de salade, plutôt que de nous permettre de regarder en face l’absurdité d’une plantation sous hormones et pesticides.

Là où je veux en venir, c’est qu’il y a une certaine facilité à lâcher ce type de commentaire. C’est une forme de dédouanement. Après tout, si on achète le produit… c’est bien parce qu’on nous le vend !

Oui, mais non.

Je l’ai déjà dit, plusieurs fois, le consommateur est encore celui qui tient le système capitaliste par les balles de jonglage (tout le monde aura compris l’allusion). Mais force est de constater qu’il y a une forme sévère d’abdication de tout pouvoir. La récurrence du commentaire que je pointe du doigt, on peut l’entendre sous d’autres formes telles que, par exemple, « on ajoute des saloperies dans le gel douche pour nous obliger à consommer plus d’eau ».

Non. Toujours non. On ajoute les saloperies parce que ça coûte moins cher à la production et qu’on utilise plus de produit, donc qu’on achète plus de produit etc… la logique n’est pas dans la conséquence indirecte (l’utilisation plus abondante d’eau, ici) mais dans l’effet premier : la vente, toujours la vente, et encore la vente. Car s’il est une règle du productivisme capitaliste, c’est bien de tendre vers un croissance à flux tendu, obligeant les entreprises à augmenter en permanence leur rendement et non pas se contenter d’un fond de roulement qui lui permette de prospérer sans finir par s’effondrer sous le coût de l’effort (emplois éreintés et expurgés pour réduire les coûts, investissements hasardeux, délocalisations…).

Quand on achète un produit, on choisit le système dans lequel on va continuer à avancer. Si j’achète une tasse pour enfant, supposément révolutionnaire (une tasse pour enfant…) en me vantant son coût dérisoire tout en omettant de révéler à mes yeux effarés qu’il faille prendre grand soin des 40 pièces nécessaires à la révolution (j’exagère un chouia) au risque sinon de voir le matériau utilisé se dégrader à vitesse grand V, tout en présentant un risque sanitaire majeur, je suis condamnable d’aveuglement. Je cautionne, sous prétexte d’économiser sur l’achat immédiat quelques piécettes, un système qui ne repose que sur du jetable, de l’éphémère… du vent. Et finalement, le prix dérisoire admis finit par ne ressembler qu’au rocher de Sisyphe. On le remet encore et encore et encore sur le tapis… pour finir par accuser les forces occultes de la finance et du capitalisme de nous maintenir dans un état d’obéissance servile en nous proposant « encore une connerie de plus pour faire vendre ! ».

Alors, oui, je pense que nous pouvons nous montrer de parfaits moutons dociles. Je m’inclue dedans. Il y a toujours des choses que j’accepte d’acheter… faute de mieux. Mais j’y travaille. Si je suis le mouton qui montre ses fesses, je suis toujours un mouton. Qui cherche des alternatives pour sortir du troupeau. Pour rester dans l’esprit de la tasse révolutionnaire anti-fuite : j’ai trouvé une simple gourde en inox de taille suffisante pour un enfant avec un bouchon qui ne demande pas un manuel pour être nettoyé proprement. Quand l’enfant aura grandi : il aura toujours la gourde, et un nouveau bouchon. J’aurais payé plus cher la gourde. C’est un fait. Mais il en aura eu une. Deux peut-être, quand il aura besoin de passer à une taille plus grande. La gourde, elle, pourra toujours servir. Parce qu’elle est durable.

Nous pouvons être dociles. Je trouve cependant qu’il est indécent de le revendiquer en se vantant d’une très vive indignation. Je n’ai pas aimé le titre du livre qui a secoué le cocotier de quelques consciences il y a de cela quelques années : « indignez-vous ! ». Le contenu est pertinent, donne un bon coup de fouet. Mais reprendre ce slogan et s’arrêter à l’indignation… c’est un échec. Le mouvement des « Indignés » est par ailleurs un échec dans la plupart des pays où on l’a ainsi désigné.

L’indignation devrait être une étape. Celle qui s’associe à la prise de conscience. Sans prise de conscience, l’indignation est un bouffon assez fantoche. Plutôt que d’estimer qu’on nous met le couteau sous la gorge en nous proposant toujours plus de conneries à acheter… n’achetons pas ? L’entreprise qui fabrique des tasses pour enfant toujours plus révolutionnaires finira par mourir à petit feu (voire très rapidement) si personne ne renouvelle à l’excès sa tasse unique le temps de la croissance de son enfant. On entend quelques voix appeler à la grève de la consommation, comme dans ce manifeste des Casseurs de pub que j’ai déjà partagé sur ce site : Manifeste pour la grève de la consommation. Certains font des expériences assez radicales, comme cette allemande qui a fait une grève de la consommation pendant une année et qui a tiré comme conclusion qu’un effondrement brutal de notre système actuel nous laisserait assez vite dépourvu, eu égard à notre forte dépendance à l’abondance. Il faut retenir, à mon sens, de cette expérience, qu’un changement radical n’est pas non plus la solution. Une adaptation progressive permettant à l’ensemble de s’adapter à une forme de sobriété plus réfléchie quant aux besoins et aux moyens… c’est une révolution lente qu’il faut démarrer. Si tant est que le temps nous est laissé pour nous retourner.

Ou alors sommes nous réellement trop dociles ? Qu’on me dise encore qu’on nous oblige à acheter quelque chose (autre que vital et non remplaçable)… et je me contente de bêler en mon fort intérieur. Parce que c’est faux.

C’est un peu un billet râlerie, j’en ai conscience. Mais notez que je ne m’exclue pas puisque j’ai toujours la faiblesse de certains automatismes de mouton bêlant face à la consommation. Je me soigne. Je tente de progresser. Je fais des progrès. Mais je ne suis pas infaillible. Et il m’arrive encore de brouter l’herbe fraîche dopée aux hormones qu’on me met sous le nez en me piquant le fessier à l’aiguillon pour me faire avancer. C’est parfois si simple d’être docile. Néanmoins, cela me laisse toujours un goût assez amer. Celui de l’insatisfaction dont je suis seule responsable.

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