« Oui, mais toi, tu peux… »

VF01De : fr.clipart.me

Cette petite phrase, je l’ai souvent entendue. Que ce soit au moment où j’ai commencé à m’intéresser de près au mouvement Zéro Déchet, aux alternatives, à une consommation plus équilibrée, ou lorsque je défendais des actions mises en place sur certaines questions écologiques. C’est à la limite du même ordre que ce que le végétarien par choix (qui ne l’est pas par choix, d’ailleurs ???) s’entend parfois dire : « oui, mais toi, tu as le temps et la liberté de le faire ».

Poussons plus loin la réflexion. Avec les mouvements de contestation contre la loi du travail, j’ai pu lire un commentaire intéressant de Coralie Delaume (blog « L’arène nue » sur Causeur) sur son mur Facebook à propos d’un argument d’opposition à la grève qu’on agite souvent, et notamment dans les médias classiques :

C’est quand même bizarre ce vieil argument qui tient tout seul et selon lequel « ceux qui font grève, ce ne sont pas ceux qui sont concernés par le projet de loi ». Sous-entendu, ceux qui font grève sont encore des « nantis ».

Ben oui, les découvreurs d’eau chaude. Faut avoir un tout petit peu de stabilité juridique et trois sous devant soi pour pouvoir s’offrir une grève, parce que ça coûte un bras. Les gens vraiment déterminés y laissent parfois toute leur épargne, ce qui peut être assez rapide quand on en a peu. Je n’invente rien : j’en ai connu.

Quand il n’y aura plus du tout de « nantis » (genre, de mecs ayant l’outrecuidance d’être encore en CDI) mais uniquement des précaires et des fauchés, de fait, la grève n’existera plus. Et c’est bien le but….

Coralie Delaume 

À celui-ci s’est ajouté un article intéressant provenant du site Mr Mondialisation : « Vous êtes probablement un bobo, et c’est très bien comme ça ! ». Extrait choisi :

Ainsi, sur internet, le mot « bobo » est lancé telle une invective acerbe clôturant toute possibilité de débat avec ceux qui vivent pleinement leur alternative écologique jugée trop couteuse.

Pouvant en effet considérer ma démarche comme une forme de protestation ou de grève personnelle face à l’absurdité du tout consommable, j’ai commencé à m’interroger sur cet argument qu’on peut facilement m’opposer. Ce n’est pas la première fois, mais en lisant le commentaire précité, ça me fournit de quoi donner une orientation à un ressenti assez persistant.

Vous l’avez probablement suivi ici : j’essaye d’acheter en vrac, au marché, bio dans le meilleur des cas, d’éviter les plats préparés et donc de cuisiner, de préférer la qualité à la quantité et par conséquent de parfois payer cher quelque chose que je peux avoir pour rien mais dont la durée de vie est sensiblement différente, de diminuer mes besoins et de fait mes possessions. En gros… j’essaye de faire mieux, que ce soit pour notre santé ou pour notre environnement.

La facilité voudrait effectivement que je ne m’embête pas avec la cuisine le soir. Je suis souvent fatiguée (oui, une mère au foyer est rarement une glandeuse, autre sujet récurrent mais qui n’intéresse pas ce blog et que je n’ai pas envie de discuter) et il est en général tard quand je peux sereinement y songer.

Il est a priori plus facile aussi d’aller dans un grand centre commercial, de pousser un caddie et de faire tomber les produits à l’envie sans me poser plus de questions sur l’utilité et la pertinence de ces achats (qualité nutritionnelle ou fonctionnelle, composition, quantité suffisante, origine etc…).

Il est facile en somme de se laisser porter par la société virtualisée du tout abondant comme on aime à nous la vendre. De consommer.

Il est tout aussi facile de juger que celui qui prend le temps de cuisiner, de s’informer sur les produits qu’il consomme, d’aller au marché plutôt qu’au centre commercial, de se déplacer de boutiques en boutiques plutôt que de tout faire en un lieu centralisé, d’acheter plus cher un produit de meilleure qualité plutôt que de renouveler des objets à DVV (durée de vie variable)… est quelqu’un de favorisé. Qui peut se le permettre parce qu’il a notamment du temps. Et probablement de l’argent aussi. Il faut de l’argent pour choisir les meilleurs produits, nécessairement plus chers selon l’opinion la plus répandue.

Il faut pouvoir se permettre de choisir de changer ses habitudes. Exactement comme il faut pouvoir se permettre de sortir dans la rue, d’interrompre son travail et de protester.

Oui.

Mais doit-on pour autant entrer dans la mesquine mécanique de la culpabilisation qui, finalement, n’est qu’un outil supplémentaire de notre société bien formatée à un schéma d’obéissance aveugle ? Autrement dit, que d’autres puissent… est-ce réellement digne de mépris ? Osons-le dire : de démonstration de jalousie à peine voilée ?

Celui qui peut manifester est souvent celui qui peut se permettre de perdre quelques jours de salaire et ne pas craindre de perdre son emploi.

Celui qui peut choisir de changer ses habitudes est souvent celui qui peut se permettre de mettre un peu plus cher dans ses produits de consommation courante.

Ce qu’on oublie souvent d’ajouter c’est que celui qui peut se permettre, le nantis, ce maudit, c’est aussi celui qui permet éventuellement aux choses d’avancer et d’évoluer. Il est assez niais (et non simplement naïf) de l’écarter.

Pour ne m’appuyer que sur ma démarche personnelle (qu’on pourrait taxer d’individualiste… en se trompant lourdement, certes, mais tout de même), si le tout à chacun se contente de reproduire des usages qu’on nous vend (publicité, société, politique…) comme étant les seuls à même de soutenir un mode de vie qui soit confortable pour tous, il est plus que probable que jamais rien n’évolue et ne change en dépit même de la grogne et du mécontentement constants.

Il est heureux qu’on puisse encore dire notre mécontentement en descendant dans la rue, en paralysant le pays ou en bousculant la mécanique bien huilée de la classe dirigeante. En quoi pourrions-nous encore dire être en démocratie… ou plutôt dans un régime inspiré de principes démocratiques positifs comme la libre parole et l’état de droit. On peut trouver cela gênant, inconfortable, risqué, brouillon, dangereux… mais on peut le faire sans trop risquer d’y laisser sa peau. Ce dernier point est dangereusement en train d’être remis en cause par l’ambiance de peur entretenue, sinon exacerbée consciemment, mais nous avons encore la main. Et je trouve assez indigne qu’on puisse s’en plaindre, accuser ceux qui peuvent s’exposer de le faire, car c’est a priori au bénéfice du plus grand nombre. Car la minorité n’est pas celle qui descend dans la rue, mais la minorité élue pour diriger le pays.

C’est le même raisonnement pour ce supposé bobo écolo-gauchisant qu’on tend assez facilement à mépriser parce qu’il adopte des us et coutumes déviants, perçus comme ceux du nantis en état de capacité (et tout ce que cela suppose comme moyens en amont, qu’il s’agisse probablement d’un emploi suffisant ou d’un environnement favorisé). On oublie, ou on feint de ne pas comprendre, que ces usages sont aussi ceux pouvant permettre une évolution quant à l’offre faite au consommateur. On décrit pourtant l’offre et la demande comme une loi implacable. Le seul souci étant qu’on place souvent l’offre comme la seule variable modifiable.

Or, ce bobo écolo-gauchisant baba cool aux drôles d’habitudes est aussi celui qui tend à vouloir s’extraire de cette offre d’abondance absurde pour laquelle les médias classiques, armés de leurs avatars publicitaires, trouvent une certaine complaisance à soutenir, s’en nourrissant tout autant que les politiques soutenant la course effrénée vers toujours plus de croissance.

En choisissant de vouloir moins, de demander moins, de faire le tri… de décroître en s’arrachant à une pression sociétale qui voudrait qu’il n’y a pas d’autre voie possible, ces nantis, ces maudits, sont aussi ceux qui peuvent contribuer à inverser la balance en faisant de la demande une variable aussi puissante que l’offre. Quand la demande change d’orientation, l’offre n’a d’autre choix que de s’y plier. Quand la demande d’un produit augmente, l’offre suit, et les prix.

On peut regretter que l’inversion de la vapeur prenne du temps. Que la machine arrière ne soit pas plus rapide. Mais qui a déjà tenté d’arrêter une loco d’acier à pleine puissance en urgence ? Il est préférable de prendre des précautions.

Et comme je le dis souvent : les révolutions les plus durables sont les plus lentes. Un feu ardent, tel le feu de paille, est impressionnant, mais peu durable. Un feu qui couve en revanche…

Pour conclure, si j’ai pu expérimenter que la mise en place de nouvelles habitudes prend du temps (adaptation, reclassement des produits, étude des alternatives etc…), le rythme de croisière ensuite fait au contraire gagner du temps : moins de temps en magasin, rangement rapide, moins de déchets à gérer etc… L’argument fallacieux « tu as du temps » ne vaut plus.

Idem pour l’argent. La mise en place peut être coûteuse. Encore qu’avec l’établissement d’un budget et d’un étalement des acquisitions durables, on finit par s’y retrouver. Après un peu plus d’un an, je peux l’affirmer : nous commençons à dépenser beaucoup moins. Nos achats en terme de nourriture sont plus raisonnés, et ça se ressent sur la note finale : peu de gaspillage, que ce soit financier ou alimentaire. L’argument « tu as de l’argent » n’est plus aussi pertinent.

Il ne faut pas se leurrer, la quête du mieux est rarement désintéressée. Et la bourse est à inclure dans la logique, sauf à être inconscient. Notez : plus nos besoins diminuent, moins on dépense… et sans ressentir de privation réelle.

Là aussi, c’est assez mécanique.

Alors ? Bobo nantis et fier de l’être ? Ou la culpabilité parfois vous ronge de pouvoir « vous permettre » ?

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3 réflexions sur “« Oui, mais toi, tu peux… »

  1. Oui,moi,la fée qui regarde du haut de mon chêne,je peux ,j,ai le temps…oui,mais,j’écoute le vent,là haut ,et il me dit que la direction est bonne,même si je peux,j’ai le temps.oui,j’aide à ouvrir un chemin,à contre vent,un petit peu pour moi,BEAUCOUP pour les …BB loutres!

  2. Belle démonstration 😉
    On a choisi un mot pour cela : l’ecofrugalite = faire mieux avec moins et en globalisant notre démarche, on s’aperçoit mécaniquement que ça a du bon pour la planète ET pour notre porte monnaie
    Pas de culpabilité 😉

    1. Je vous remercie ! Le concept d’écofrugalité résume bien l’idée, j’y adhère parfaitement ^^. Comme la sobriété heureuse ou la simplicité volontaire… c’est un ensemble :).
      J’ai manqué votre venue hélas dans ma ville le 7 juin dernier. Le petit guide Ecofrugal est depuis quelques mois dans ma bibliothèque et je ne me lasse pas d’y piocher des idées, en plus des différentes expériences heureusement partagées sur les internets, comme celle de votre famille.

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